Gilbert Conan vu par Bruno Doucey

San Pedro

 

Le paysage en peinture est une invitation au voyage, au cheminement, à l’errance. Le regard d’autrui y est espéré pour sa souplesse, désiré pour sa curiosité, appréhendé pour ses fâcheuses et redoutables certitudes. Mais sa présence y est aussi nécessaire que le corps dans l’amour ou le visage à la fenêtre.

  Tout paysage en peinture est une invitation à étreindre le monde. Les formes s’offrent au regard avec une générosité contenue, naïve parfois, mystérieusement évidente ; l’eau des couleurs se mêle à l’eau des rêves et se laisse capter ; les points de fuite nous innocentent.

Tout paysage habille de clarté l’inconcevable désaccord de l’homme et du monde. 

Lorsque j’écrivais ces lignes, en 1992, je n’avais pas encore rencontré Gilbert Conan. Pourtant, sans que nous le sachions, nos chemins se croisaient depuis des années. La rencontre aurait pu se produire à Nice cinq ou six ans auparavant, à Cherbourg où Gilbert avait un atelier à deux pas de la petite maison que je louais, à Torigny-sur-Vire où l’affiche d’une de ses expositions avait attiré mon attention, sans que j’aie pu m’y rendre. Il aura fallu attendre que je m’installe à Epernay, dans la Marne, pour que la peinture de Gilbert Conan fasse irruption dans ma vie. Septembre 1993 : le vernissage d’une exposition me permet d’effectuer non pas UNE, mais DEUX rencontres fondamentales : celle d’un homme et celle de son œuvre.

L’homme est né à Gourin dans le Morbihan en 1951. Les liens qui l’unissent au vieux socle granitique de l’Armor ne l’empêcheront pas d’ouvrir sa vie à tous les vents dela planète. À partir de 1995, Gilbert Conan voyage au Pakistan où il découvre la vieille ville de Lahore et le désert du Thar. Suivront bientôt l’Argentine, le Nigeria, la Mauritanie, le Brésil, le Guatemala, l’île de Madagascar. Ces voyages font exploser la palette de l’artiste.

Les gris  – gris cendre, gris contre gris, gris bleuté – cèdent la place à d’autres pigments. Ici, c’est l’ocre jaune des sables du désert, l’ocre rougissant des terres fauves de l’Afrique, l’ocre rouge et brûlant des rives de l’Indus ; là, ce sont des traînées de soufre, des jardins enchevêtrés, des façades érodées où l’on perçoit encore les lambeaux d’une lointaine quiétude.

 Au cours de ses voyages, Gilbert Conan n’a pas oublié les chemins creux de l’enfance, les hameaux figés dans le petit matin, les grèves immenses, le goémon séché et l’odeur de la mer. Il ne s’est pas détourné de ses assises bretonnes, des mégalithes rivés au sol et des estuaires qui diluent la ligne d’horizon. Le pays terraqué est toujours là, mais le peintre a pris l’habitude de veiller des nuits entières, le front aux vitres, face à la mer. Aussi n’est-il pas étonnant qu’il décide périodiquement de prendre le large pour relier les deux hémisphères de sa géographie intérieure.

Pour Gilbert Conan, la peinture s’apparente à la route des Indes. Pourquoi ? Parce qu’elle est une quête des lointains, un moyen d’explorer des terres inconnues pour y trouver du nouveau, une embardée. Plus qu’une sortie de l’ordinaire, plus qu’une escapade : la seule, l’unique, la plus décisive manière de prendre la fuite.

Comme les grands navigateurs, comme Martin Eden, le personnage éponyme de Jack London, Gilbert Conan n’est pas de nature à se contenter de la salle des cartes. Il lui faut aller à la rencontre du monde, vivre au contact des choses et des êtres, sentir sous sa main l’écorce rugueuse de la vie. L’erreur serait de croire que l’artiste saisit l’occasion de ces escapades en pleine nature pour sortir son chevalet et capter la lumière avant qu’elle ne s’enfuit. Nul besoin de doubler l’expérience sensible d’une aventure picturale ; nul désir de croquer paysages et émotions, tandis que le long panoramique de la vie se déroule sous ses yeux. Pour Gilbert Conan, la peinture n’est pas un carnet de voyage.

Pour l’artiste, tout commence toujours par une émotion, et le voyage est un formidable moyen d’en libérer l’énergie créatrice. Mais alors que d’autres se jettent sur leurs carnets à croquis, ou s’enferment dans la cabine du paquebot pour écrire, Gilbert Conan se contente de vivre. Et vivre lui suffit ? Évidemment pas. Simplement, l’artiste laisse à l’impression le temps d’arriver et d’entrer. Il cède l’initiative aux émotions, comme les écrivains surréalistes cédaient l’initiative aux mots. Mieux encore, il laisse le réel – ce qu’il a vu, ce qu’il a lu, ce qu’il a vécu, ce dont il a ri ou souffert – se déposer à la surface d’une géologie personnelle toujours en attente. Et que deviennent ces instants de vie changés en sédiments ? La même chose que les strates qui composent l’écorce terrestre : les témoins d’un autre âge, ce qui subsiste quand tout a disparu. C’est dans ce palimpseste de la mémoire, dans ces couches où se superposent des moments révolus que s’accomplit le travail pictural de Gilbert Conan. Dans la solitude de l’atelier, l’artiste laisse impressions et souvenirs remonter à la surface. L’eau des profondeurs se mêle à l’eau des rêves et se laisse capter, des traces apparaissent que l’on croyait enfouies, des alluvions oubliés de longue date sont à nouveau charriés. Par d’insondables voies souterraines, les pertes d’autrefois alimentent des résurgences, tout un passé affleure qui n’était que silence. Parfois, plus rarement, le magma des passions éructe à la surface de la toile. Est-ce le volcan d’une colère ? La brisure d’un lien ? Une perte d’équilibre ? Je ne sais… Ce qui importe, c’est ce que le sismographe du pinceau enregistre, ce que l’artiste donne à voir. Sur cette toile, c’est une faille, une fissure, une profonde entaille dans le tracé linéaire de l’horizon. Là, c’est une flèche qui se dresse vers le ciel, une lézarde qui sinue dans le sol, l’onde d’un choc qui se répercute d’appui en appui. Une géologie à usage interne, une version personnelle, presque intime, de la tectonique des plaques.

Par boutade, certaines personnes s’amusent d’un nom qui rappelle celui de « Conan le barbare ».  Ils se trompent : ce n’est pas à la préhistoire qu’il faut associer le nom de Gilbert, mais aux temps immémoriaux où se sont constitués les paysages de notre planète. À ces commencements que les progrès de la désertification semblent promettre à un nouvel avenir. Un océan de dunes, des regs qui s’étendent à l’infini, un sol érodé, une terre décharnée jusqu’à l’os, de gigantesques chaos de roches ruiniformes, des dépressions asséchées où se trouvaient autrefois des lacs, des vallées où les rivières ne coulent plus, des moraines décapées par le temps, des canyons désertés par les eaux, des montagnes dont ne subsistent que les moignons : partout la peinture de Gilbert Conan offre le spectacle d’une nudité abrasive. Au point de nous étonner lorsqu’une silhouette apparaît, fugitive, lorsqu’un hameau se détache, lorsqu’un abri, même précaire, s’offre à l’errance du voyageur. La peinture de Gilbert Conan est un livre ouvert dont l’auteur peine à raconter une histoire, où les personnages restent en-deçà de leur incarnation, où les lieux sont constamment menacés de disparition. Lahore (là hors ?), forteresse en lambeaux ; Chinguetti, ville du désert « mise à l’écart de l’histoire », cité de sable inexorablement vouée au sable… L’une et l’autre, « entre mémoire et oubli », nous dit le peintre.

Émanant d’un artiste que le silence des déserts fascine, ces commentaires ont de quoi surprendre. En vérité, Gilbert Conan ne se contente pas de peindre. Il écrit -, et ce qu’il écrit est indissolublement lié à ce qu’il peint. L’écriture et la peinture sont à ses yeux les deux faces d’une même réalité, les deux alphabets d’un même idiome, un seul et même dialogue avec le visible. Il serait vain de chercher dans ses textes une quelconque analyse picturale. Le peintre ne prend pas la plume pour expliquer, analyser, conceptualiser son travail. Nulle dérive intellectualiste dans cette démarche d’écriture, nul désir de devenir, comme tant d’autres, un de ces médecins légistes de la création artistique qui dissèquent les œuvres parce qu’ils sont incapables d’en transmettre la vibration. Mais alors, que fait Gilbert Conan ? Il observe, il écoute, il songe, il réfléchit, il griffonne. Comme le poète Georges Perros – lui aussi profondément amoureux de la Bretagne – le peintre a le goût des « papiers collés ». Notes d’atelier ou fragments poétiques, pages vagabondes ou brèves notations sensorielles, les textes de Gilbert Conan épousent les mouvements de la pensée. Ils en trahissent les hésitations, en révèlent les ellipses, en restituent l’apparente discontinuité. Ces notes précèdent-elles le geste pictural ? Elles sont la preuve que l’artiste pense poétiquement ses tableaux avant de les exécuter. A contrario, Gilbert Conan écrit-il à partir de ce qu’il vient de peindre ? C’est que l’image muette lance un défi à la parole.

Dans un cas comme dans l’autre, l’artiste ne prétend pas édifier une œuvre littéraire. Il écrit dans les marges du grand livre ouvert de sa peinture. Comme l’auteur des Poèmes bleus et de La Vie ordinaire, il chemine en « contrebandier de la littérature » sur les sentiers qui longent l’océan coloré de ses voyages. Ne comptez pas sur lui pour s’arrêter au premier poste frontière.

                                                                                                                    Bruno Doucey

 


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